Déprime estivale [Atelier d’écriture #24]

La tête dans pas mal de projets actuellement, j’ai un peu délaissé le petit texte du lundi. Mais pour fêter les 4 ans de l’atelier d’écriture de Leiloona, je me suis laissée porter par cette photo de Julien Ribot !

Bonne lecture et bonne semaine !

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© Julien Ribot

Déprime estivale

Comme tous les matins, depuis 30 ans, Albert ouvre sa brasserie. Et comme chaque mois de juillet, Albert déprime.

La brasserie est vide. Plus de cris, plus de rires joyeux, plus d’engueulades, plus de jalousies, plus de rencarts, plus de chaises qui raclent le sol. Plus rien.

C’est la déprime estivale.

Chaque année c’est pareil. Il le sait pourtant. Il aurait du s’y faire depuis 30 ans. Mais non. Rien. Comme chaque été, sa déprime refait son apparition.

La brasserie reste vide tout l’été. Il pourrait en profiter pour partir en vacances, pour se changer les esprits, changer d’air, partir à la mer. Mais inlassablement, chaque matin, ses pas le dirigent vers la brasserie. Faut dire qu’il a mis tout son cœur pour l’ouvrir ! Il s’est battu, il a cumulé les boulots pour obtenir expérience et apport financier.

Les premières années ont été difficiles. Mais petit à petit Albert a compris comment sa brasserie allait marcher. Il s’est adapté. Il a appris à connaître les sodas qui allaient lui permettre de payer la banque le mois suivant. Il a installé flipper et juke-box. Il y a quelques années, il a fait installer le wifi.

Il les connaît les petits jeunes qui viennent chez lui. Et tous les petits jeunes le connaissent. Sa brasserie c’est un peu la leur. Celle où ils créent leurs souvenirs d’adolescents. Celle où ils viennent se réfugier ou exulter. Ils viennent pour boire un café ou un chocolat chaud. Quand le printemps arrive, la limonade et les sodas prennent la relève.

Au mois de mai, il fait de son mieux pour leur apporter sérénité et soutien dans les épreuves qu’ils traversent.

Et chaque année ils les voient évoluer. Grandir. Devenir des adultes. Se perdre parfois. Se retrouver. Se faire du mal. Croire qu’ils ne seront plus jamais heureux. Tomber amoureux.

Il sourit en regardant les cartes posées sur les tables. Quand ils viennent là, ils peuvent jouer les petits adultes sans être jugés. Albert s’est adapté. Il sait que les souvenirs resteront et qu’il restera lui aussi un peu dans leur cœur.

Mais voilà. On est en plein mois de juillet. Ses petits jeunes sont partis. Certains sont venus fêter l’obtention de leur bac. D’autres ont essayé de négocier un petit verre d’alcool pour oublier qu’ils l’avaient loupé. Certains l’ont serrés dans leur bras, lui promettant de revenir le voir très vite. Même s’il sait que ses promesses sont rarement tenues, il est ému Albert.

Alors en plein mois de juillet, il déprime et il attend. Il attend septembre et la rentrée des classes, que les petits jeunes du lycée d’à côté viennent faire revivre sa brasserie de leur jeunesse insouciante et pleine d’espoir.

10 thoughts on “Déprime estivale [Atelier d’écriture #24]

  1. Un gérant de brasserie orphelin de se lycéens ! L’idée est originale et le texte restitue tellement bien les états d’âme d’adolescents qui apprennent à devenir « grands ».

  2. J’aime beaucoup l’angle qui a été choisi pour cet atelier d’écriture. J’avais été frappée moi-même par le côté « vide » de l’endroit. Vivement septembre pour ce sympathique Albert 🙂

  3. Ah la la, j’en ai passé du temps dans ces cafés entre 17 et 24 ans ! Avec des amoureux ou des copains, à faire des flippers, à bavarder, à boire des grenadines à l’eau … Merci de cette évocation

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